“La naissance d’une œuvre d’art s’opère au cœur de nos tourments. Plus d’une fois je l’avais vu se couper du monde pour plonger en celui, tumultueux, qui était le sien. Il pouvait rester assis là des heures, à chercher la couleur de ce qui le traversait. Sa palette était teintée de noir, de gris orageux, de gris lichen, de gris roux, de gris, de gris, de gris.
C’était la tempête chez lui, où peut-être le ciel finistérien de ce mois de septembre qui inspirait ses marasmes nuageux. De mouvement aussi rapides que son immobilité se marquait dans le temps, le voilà pinceaux à la main et frénésie dans le geste. La toile grogne et gratte sous ses à-coups, l’éclaircie disparaît derrière ce qu’il était en train de délivrer. En même temps que les couches s’amassent, le jour faiblit, les bruits s’amplifient et je vois ses fantômes, j’entends ses cris, je lis dans ce trait tout ce qu’il n’arrive jamais à dire. Le temps s’accélère et s’épaissit. Je me retiens de l’attraper, de l’interrompre, de le ramener à nous, à ce que nous sommes. J’ai peur qu’il fuit, qu’il ne devienne cette abstraite et sombre silhouette, comme un mirage dans la nuit.
Et quand tu rêves, je ne t’entends plus. Tu respires à peine mais je te sais pourtant là, en vie et en rêve à côté de moi. Alors oui, à présent, j’ai peur des bruits la nuit.”
- Léa